Vous nous reprochez quoi d’être noir, gros, maigre, handicapé, trop jeune, trop vieux, pas assez viril, prisonnier, queer, gay, hétéro, prostitué(e), pauvre, drogué, dopé, faible, une femme, un homme, fatigué… ? De ne pas avoir le même corps, sexe, sexualité, genre que vous ? Et vous, vous auriez un meilleur corps que nous ? C’est quoi un corps normal ? Jusqu’où dois-je vous obéir pour être intégré dans votre domination normalisatrice sinon masculine ? Je suis toujours pour les autres trop ou pas assez. Malgré les lois, vous voudriez décider le bon corps de l’ivraie.

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Avoir un corps est devenu un délit. La peau noire d’une ministre, le délit de sale gueule du jeune de banlieue qui cherche un premier emploi, le manque d’énergie d’un président de la République en rapport à la débauche survoltée du précédent, la chasse au désir prostitué, l’exclusion d’une élève rom arrêtée dans le corps de sa classe, le manque de gnac de l’équipe de foot face à l’Ukraine, l’enfermement d’une Pussy Riot dans un camp en Sibérie, le balancement d’un réfugié climatique emporté par l’ouragan, le froid du sans-abri au bas de mon immeuble devant lequel je passe chaque jour, la lenteur d’une personne âgée à la boulangerie qui me retarde… autant de situations corporelles que vous dénoncez du haut de votre corps !

Le délit corporel serait ici d’avoir un corps enrichi jusqu’à l’obésité ou amaigri par la maladie ou handicapé par l’accident, une couleur de peau qu’il faudrait dépigmenter, mais pour ressembler à qui ? Quel est le corps de ces gens qui conteste le nôtre ? Est-il celui des dieux du stade, filmé en 1936 dans le stade nazi par Leni Riefenstahl ? Ou celui normalisant des magazines dans lesquels les top-models sont sélectionnées lors de compétitions morphologiques qui reproduisent, sans le dire bien sûr, l’anthropologie raciale ? Il faudrait se débarrasser de ce corps pour avoir le corps de l’autre plus désirable, plus beau et plus fort. Pourquoi ne pas devenir cette foule anonyme et homogène dont Hannah Arendt nous indiquait qu’elle préfigure la masse totalitaire !

Mais surtout il ne faudrait pas trop revendiquer son corps ? Ne pas se victimiser ou retourner notre colère contre ceux et celles qui décident du bon corps. Ce seraient des tentatives désespérées et vides de sens d’exister alors qu’il faudrait se contenir, se retenir, accepter son sort ou attendre des jours meilleurs. La contrition, l’ascèse ou le jeûne sont devenus le moyen de biocontrôler les corps de l’intérieur : le régime, le renoncement, l’acceptation de la domination et de l’humiliation, la pauvreté. Jamais le paradoxe n’aurait été aussi à vif dans les chairs entre une société de consommation et un régime de contraintes par corps et dans les corps.

La peur des corps vivants existe désormais. Peurs du vertige, des drogues, de l’orgasme, de la colère et de la révolte qui exprimeraient le ras-le-bol par la manifestation corporelle dans la rue, contre les radars, les écotaxes, le racisme et les violences. Les normes et les règles du corps vécu et convenable ne suffisent plus à l’affirmation sensorielle du corps vivant. Le corps est à vif dans les prises de paroles mais dans la manifestation des sensations qui le traversent, moins dans une tyrannie des affects que par les émotions qui nous submergent.

Je ne vais pas abandonner mon corps pour devenir le corps que vous voudriez. Chaque corps dans le monde est aussi singulier que son visage. Le corps vivant qui anime notre organisme nous procure à notre insu des informations. Laissons advenir le vivant de son corps à la claire conscience : c’est une technique de trouble, qui trouble justement l’ordre social, précipitant la perception de soi et des autres dans l’intensité sensorielle de la douleur ou du plaisir. Vous pouvez arrêter les corps, les exclure, enfermer les pauvres dans des ghettos, les prostituées dans des lois, les mourants dans votre droit de mourir. Mais en démocratie le corps des individus est aussi le corps des citoyens, ce qui vaut pour le double corps du roi vaut aussi pour chacun et chacune d’entre nous ! Le retour à la pureté du corps et à la purification par exclusion, élimination et stigmatisation est impossible. Il faudra vous habituer à nos corps métis, hybrides et multiculturels : notre corps est dans le monde et nous incarnons à travers notre corps des mondes différents et complémentaires. Nous sommes des corps du monde et notre identité est responsable non seulement de notre territoire mais de la Terre entière.

A codirigé «Corps du monde. Un atlas des cultures corporelles», Armand Colin.

Bernard ANDRIEU Philosophe